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Joe Biden président. Et après ?

Après quatre jours d’attente, le nom du nouveau président des États-Unis est tombé des urnes. Ce délai a été mis à profit par Joe Biden pour conforter par un rigoureux comptage des voix sa légitimité et pour entamer une campagne de « déradicalisation » des esprits les plus extrêmes des militants républicains par des discours rassembleurs. Avec quelles marges ?

Publié le 8 novembre 2020 4 min de lecture

Après quatre jours d’attente, le nom du nouveau président des États-Unis est tombé des urnes. Ce délai a été mis à profit par Joe Biden pour conforter par un rigoureux comptage des voix sa légitimité et pour entamer une campagne de « déradicalisation » des esprits de la frange la plus extrême des militants républicains par des discours rassembleurs. Ne pouvant compter sur son adversaire battu, pour apaiser les esprits qui s’étaient dangereusement échauffés pendant la campagne et qui restent mobilisés sur le terrain judiciaire, cette stratégie était sans doute nécessaire.

Une fois admis le résultat de l’élection le 8 décembre et confirmés le record de la participation électorale, le record de votes populaires obtenus par un président élu (74 857 880 de bulletins) et peut-être le record de grands électeurs (plus de 306 sur 538), il faudra se rendre à l’évidence, les quatre années qui viennent s’annoncent difficiles.

D’abord parce que Donald Trump a tout de même rassemblé sur son nom 70 598 535 suffrages, témoignant ainsi qu’une partie non négligeable des Américains adhère à une vision très conservatrice de ce que doit être la société américaine. On peut naturellement compter sur les spécialistes des sciences politiques pour disséquer les résultats du scrutin et tenter de les expliquer. Mais d’ores et déjà il est clair que l’élection de 2020 a mis en lumière d’importants changements dans l’Amérique d’aujourd’hui.

Première observation, le parti républicain a davantage attiré les votes populaires. C’est flagrant en Californie qui perd des travailleurs à bac + 5 du tertiaire partis vivre dans d’autres « États du soleil » comme le Nouveau Mexique, le Névada, le Colorado, le Texas et l’Arizona, ce dernier État étant d’ailleurs le seul à basculer du camp républicain au camp démocrate.

« Le seul », ce qui montre bien – seconde observation – que depuis 2016, le paysage politique américain s’est figé : l’Ouest, l’Est et des États autour des Grands Lacs aux démocrates ; les grandes plaines du Middle West et le Sud aux Républicains. Certes, on a relevé de très nettes évolutions, notamment au Texas, qui laissent espérer aux démocrates un basculement dans un futur proche. Pour l’heure c’est, électoralement parlant, un grand statut quo.

Troisième observation : si le parti républicain a mieux capté que par le passé les votes populaires, c’est parce que la politique économique conduite jusqu’en 2019 par l’administration Trump a conduit à relancer l’activité économique et à créer de l’emploi. Pour les travailleurs américains, c’est bien le fait d’avoir du travail qui a été le motif unique de leur adhésion aux valeurs républicaines. Peu leur importe que les salaires soient bas et la protection sociale inexistante. Peu leur importe aussi que les écarts se soient considérablement accrus entre les riches dont on a massivement baissé les impôts et les pauvres qui doivent occuper plusieurs emplois pour survivre. Après des années de galère, ils ont eu l’impression d’un retour à l’âge d’or d’un plein emploi trop longtemps disparu de leur champ de vision.

Partant de là, quatrième observation, les valeurs individualistes primant sur toute forme de solidarité perçue comme une dérive « socialiste », voire « communiste », toute forme d’assistance reste suspecte, donc prohibée. On le constate en matière de santé, le candidat Joe Biden se montrant très prudent sur le sujet. Certes, en dépit de ses rodomontades et de ses postures de matamore sur le sujet, Donald Trump n’est jamais parvenu à effacer l’Obamacare. Mais il est douteux que confronté à des difficultés croissantes et financièrement coûteuses, compte tenu de la mauvaise gestion de la crise du Coronavirus par son prédécesseur, Joe Biden se risque à des progrès majeurs.

Il y a pire et c’est la cinquième observation : dans plusieurs États s’observent, à la faveur des scrutins locaux, des décisions surprenantes, tel État progressiste votant une ou plusieurs mesures parfaitement réactionnaires. C’est le cas par exemple, de la Californie qui vote largement démocrate et qui a refusé par un vote de requalifier les chauffeurs d’Uber ou de Lyft en « employés » comme la loi l’impose aux employeurs. Par un autre vote, les électeurs ont rejeté le principe de discrimination positive (« affirmative action ») pour les femmes et les minorités dans les emplois gouvernementaux et les universités. La Californie avait portant été un état pionnier en la matière en 1996, entraînant huit État dans son sillage.

Ce ne sont évidemment que des indices, mais ils se multiplient et ils témoignent d’importantes divergences de vues entre les minorités qui brouillent le jeu entre les deux grands partis. On l’a vu en Floride où les immigrés cubains refusent la société « communiste » que voudraient mettre en place les démocrates, dixit la propagande des républicains. En Californie, où la répartition de la population est la suivante – 33 % de blancs, 40 % d’hispaniques, 15 % d’asiatiques et 9 % de noirs – la communauté chinoise voyait l’application de l’« affirmative action » comme une tentative pour freiner son accès à l’université.

Dans ces conditions, comment les démocrates pourraient-ils avancer dans la mise en place d’une grande politique sociale ? Outre, qu’il n’a jamais été dans la culture américaine de faire intervenir l’État fédéral dans les politiques sociales qui se définissent au niveau des États, voire à des échelons inférieurs (comtés), les aspirations divergentes des minorités compliquent la donne. Or, ne l’oublions pas, la domination de l’Amérique des Wasp (white anglo saxon protestant) est en passe de disparaître au profit de minorités appelées à devenir la majorité… Rien, à voir évidemment avec l’Europe, en particulier la France, où c’est précisément la générosité de politiques sociales fondées sur la solidarité qui attire les minorités. Dans ces conditions et sauf surprise, Joe Biden semble donc condamné sur le terrain social à une bonne dose d’immobilisme.